L’amoureux de gingembre
Les années 1980 s’annoncent tristes pour Cathy, qui protège farouchement son auberge et sa forêt menacées par un ambitieux projet. Lorsque, par hasard, elle croise son amour de jeunesse, elle découvre que son doux hippie devenu ingénieur travaille pour… les développeurs! Pourra-t-elle convaincre Bruce de changer d’avis? Et retenir cette attirance qui la fait trembler tout entière quand il se tient près d’elle? L’amoureux de gingembre, une histoire qui fleure les bons arômes de biscuits!

La cuisine du Happy Place était remplie d’appareils électroménagers couleur du blé doré, et d’une odeur de pain d’épices qui rappela à Catherine Walker la cuisine de sa grand-mère, il y a bien longtemps. Alors qu’elle se penchait pour sortir du four Kenmore le plateau de biscuits au gingembre tout chauds, le tissu laineux de sa jupe plissée sombre effleura ses bas de nylon avec un murmure d’électricité statique.
Une sensation désagréable à laquelle Cathy ne pouvait rien, mais elle se promit d’essayer les nouveaux collants transparents Dim, supposément plus confortables selon la publicité. Cependant, ses jambes aspiraient à un autre tissu, qu’elle n’avait pas porté depuis des années.
Cathy posa le plateau fumant sur la grille de séchage, puis retira les épaisses mitaines isolées et son tablier. Sous les mitaines, ses mains étaient encore couvertes du mélange de farine utilisé pour faire les pains roulés.
Elle aurait dû se sentir heureuse, ce jour du solstice d’hiver annonçant le retour de la lumière, mais le bonheur était un fruit mûr sur une branche trop haute, hors de sa portée.
Le transistor noir juché sur une étagère au-dessous du comptoir jouait une ballade au rythme lent, avec des échos. Malgré le son pauvre du médiocre transistor, cette pièce lui tirait les larmes des yeux. Cathy se pencha sur le comptoir de quartzite, sous les casseroles étincelantes en cuivre et acier inox suspendues à une barre. Elle allait se mettre à pleurer, encore.
Elle se tassa loin du plateau de bonshommes en pain d’épices qui sentaient le gingembre, et se pencha au-dessus de l’évier en acier inoxydable, assez profond pour remplir d’eau une grande marmite de soupe.
Une larme frappa le fond, résonnant en un ploink caverneux. L’eau dans le lave-vaisselle Whirlpool 1978 s’agitait sur le même rythme lent, tellement proche de celui d’un cœur humain. Une autre larme coula le long de sa joue et frappa l’évier près du drain.
Douze jours plus tôt, le huit décembre, le compositeur de cette ballade, une des voix les plus aimées du monde, avait été assassiné devant sa maison.
Par un soi-disant fan.

Cathy se dressa sur ses orteils pour toucher le bouton chromé du volume. Elle fit taire Imagine à mi-phrase. Elle était incapable d’imaginer quoi que ce soit de bon en ce moment.
La jeune femme travaillait à temps partiel au restaurant pour joindre les deux bouts, car sa formation en décoration intérieure n’attirait pas de clients en temps de récession. Et comme sa mère, récemment séparée, avait quitté la grande ville pour emménager avec sa fille, joindre les deux bouts était devenu une priorité.
North Pine était une petite ville modeste, étalée le long d’une artère commerciale et encerclant un lac en forme de rein. Le loyer y était moins cher que dans la banlieue d’une métropole. Mais la récession de 1980 avait frappé la petite ville, et l’acteur hollywoodien récemment élu président avait promis d’y voir.
North Pine était aussi connue pour son bois d’arbres anciens au bout de Main Street, où se trouvait le Happy Place. Cathy pouvait voir les pins osciller au vent par la fenêtre de la cuisine.
Elle goûta le silence. Imagine et tous ses autres succès avaient joué sans cesse depuis le meurtre, à la radio, ou sur le gros jukebox Wurlitzer de la salle à manger. Elle n’en pouvait plus !
Cathy ne s’était pas attachée à suivre la vie privée des membres du Fab Four après leur séparation. Mais la mort de John Lennon venait de porter un coup fatal à tous les espoirs de réunification.
Tant de souvenirs heureux étaient liés aux Beatles. Imagine remuait ses espoirs déçus pour un futur sans guerres, sans injustices. Son regard tomba sur les rangées de petits bonshommes en pain d’épice.
Et pour un futur avec un homme spécial, aux cheveux d’une chaude couleur de gingembre…

Une fourrure douce caressa ses bas de nylon.
La reine incontestée du restaurant Happy Place glissa d’une démarche chaloupée d’un recoin près de la grande porte qui menait au stationnement des employés. Miss Marple était une chatte aussi délicate que bicolore, la fourrure noire qui encadrait son museau blanc lui donnait un air innocent, presque angélique, et faisait ressortir le vert bouteille de ses yeux, et le collet rose qu’elle portait comme un joyau royal.
Cathy s’assurait que son bol d’eau soit toujours rempli, et ajoutait parfois des croquettes à sa portion. Mais pas trop, car, comme beaucoup de chats d’intérieur, Miss Marple tendait à prendre du poids. La chatte renifla les morceaux frais dont la couleur s’accordait avec celle des bonshommes en pain d’épices alignés sur le plateau. Puis elle leva la tête pour lancer un regard suppliant, les mots un peu plus, s’il te plaît? flottant dans ses yeux verts.
— Non, Miss, c’est assez pour aujourd’hui ! dit-elle. Il faut surveiller ton poids.
Rares étaient les propriétaires qui empêchaient leurs chats de courir la galipote et de se reproduire joyeusement, mais monsieur Tindale s’était donné la peine de faire opérer la petite chatte.
Maintenant que la radio ne jouait plus, la jeune aide-cuisinière pouvait entendre des bribes de conversation provenant de la salle à manger. Des rires sonores montaient et descendaient par vagues, qui portaient le mot projet, répété par les convives.
Tout North Pine vibrait avec le « projet », les journaux déclamant les vertus des investisseurs qui allaient sauver leur ville de la récession et la faire entrer de plain-pied dans les années 80. Et qui allaient détruire cette belle forêt…
Cathy retira le bonnet et le suspendit, avec le tablier blanc, près de la porte arrière. Elle passa ses doigts dans ses cheveux courts, aplatissant les mèches rebelles qui protestaient trop fort. Elle se devait de paraître à son meilleur lorsqu’elle entrait dans la salle à manger.
Les années 80 seraient une décennie prometteuse, mais pas pour elle.

Cathy remplit de biscuits un plateau de service nappé de dentelle destiné au buffet. Elle avait cuit ces biscuits elle-même, mais laissait les pièces plus complexes au chef Loomis. Celui-ci était parti acheter des ingrédients pour le souper. Elle espérait qu’il serait de retour bientôt.
Alors qu’elle s’apprêtait à apporter le plateau dans la salle, Cathy aperçut un biscuit dont le coin était brisé. Elle le saisit et fit disparaître l’évidence, savourant au passage le délicat équilibre du gingembre et du sucre. Une fête pour ses papilles gustatives, et pour son estomac qui accueillit l’offrande avec joie. Elle aurait dû manger avant de partir pour son quart de travail.
Elle en aurait bientôt la chance, une fois le dîner terminé. Les convives de l’autre côté des portes battantes étaient rendus à l’étape des desserts et des cafés. Aussi Cathy fut-elle complètement surprise d’entendre la porte arrière s’ouvrir et un courant d’air glacial faire s’entrechoquer les casseroles suspendues, tandis que la lumière de l’après-midi rehaussa l’éclat des contenants de métal.
Le chef, déjà de retour ! Elle n’aurait pas le temps d’épousseter sa blouse et sa jupe plissée pour faire tomber les miettes de biscuit.
À ce moment, Cathy fut tentée de s’écrier : « c’est la faute des biscuits ! »
Elle se retourna, et le soleil déjà très bas l’éblouit, auréolant une silhouette plus haute que celle du chef cuisinier. Elle cligna des yeux pour mieux voir.
La météo n’avait prédit aucune tempête, pourtant des flocons de neige tourbillonnèrent à l’intérieur, sans doute entraînés par l’intrus.
— Ces biscuits sentent bien trop bon pour les manger en solitaire !
Cette voix de baryton, au timbre riche et savoureux, Cathy la reconnut aussitôt, même si elle ne l’avait pas entendue depuis des années. Un doux frisson parcourut sa colonne vertébrale.
Elle frotta ses paumes l’une contre l’autre, chassant la farine qui y collait, avant de lever les yeux vers Bruce Bell. La dernière fois qu’elle l’avait vu, un grand échalas aux longs cheveux roux, flottant dans une blouse indienne bridée et des pantalons orange, c’était à ce bal, alors qu’il ignorait les insultes lancées par le groupe de sportifs éméchés, explosant dans leurs coûteux smokings.
Catherine et Bruce s’étaient connus à l’école primaire, où elle avait souvent pris la défense du timide rouquin. À cette époque, elle était plus grande et forte en deuxième année que lui en quatrième.
Au cours secondaire, leurs tailles s’étaient inversées. Bruce avait, en un an, poussé comme une mauvaise herbe, une croissance qui le fit culminer six pouces au-dessus de la tête de Cathy. Son allure efflanquée lui avait valu, de la part des idiots du club de football, le surnom de lampadaire.
Bruce compensait son manque de muscles par des répliques acérées qui lui attiraient souvent des ennuis. La direction le voyait d’un mauvais œil à cause de ses vêtements trop bariolés.
Sa longue crinière de cheveux de feu attirait l’œil, une rivière de flammes qui coulaient librement sur les motifs indigos et pourpres de sa blouse indienne. Sa paire de pantalons, d’un orange vibrant, complétait son accoutrement, sans doute inspiré par la garde-robe non moins colorée des Beatles lorsqu’ils étaient partis pour leur séjour en Inde, l’année d’avant.
Bruce séchait souvent les classes pour s’impliquer dans des mouvements, comme la branche locale des Étudiants pour une Société Démocratique. Il se montrait passionné pour ses idéaux, et avait participé à des vigiles tenues après l’assassinat du révérend King, un des rares visages pâles dans une foule plus foncée. (L’école l’avait suspendu après qu’un journal local ait publié une photo de Bruce tenant une chandelle.)
Plus tard, Bruce réussit à convaincre Cathy de participer à une marche contre la guerre du Vietnam, organisé par la ESD. Cela exigea quelques mensonges cousus de fil blanc à ses parents pour obtenir la permission de sortir, mais elle n’avait jamais oublié cette expérience.
Se retrouver au sein d’une foule bruyante mais amicale de jeunes de son âge, et de toutes couleurs de peau, tous enflammés par la même indignation, et marcher en tenant une pancarte peinte avec le symbole de la paix qui ressemblait à une tarte découpée en parts inégales. Tant d’organisations participaient à cette marche que Cathy avait perdu le compte des acronymes.
Et, pour la première fois de sa vie, elle découvrit le confort des pantalons. Et des blue-jeans, en plus ! Tant de jeunes femmes en portaient que Cathy passait inaperçue.
(Elle avait acheté les pantalons de canevas à un étal en plein air le jour d’avant, le vendeur tatoué lui assurant que les fibres allaient s’assouplir avec l’usage. Elle avait caché la paire dans une boîte à chaussures. Elle se procura aussi deux vestes indiennes minces comme du papier, fermées par des lacets de soie.)
Cette marche avait scellé en elle une vision de ce que le monde pourrait devenir, une fois débarrassé de l’injustice et du racisme, un monde dans lequel les femmes seraient libres de choisir leur propre vie. Comme devenir architecte au lieu de décoratrice d’intérieur ou sténodactylo.
L’année scolaire tirait à sa fin, un mois de juin chaud qui vit encore plus de manifestations contre la guerre. La nuit de la danse de fin d’année, Cathy se glissa hors de la maison familiale et avait pris l’autobus pour s’y rendre. Puis elle s’était tenue près de la table des boissons, dans sa blouse indienne neuve, sa jupe à volants et ses sandales à plate-forme, à scruter la foule de garçons en smoking et des filles rieuses.
Puis, leurs regards s’étaient croisés, et Bruce avait traversé la salle vers elle, ses cheveux couleur de gingembre dévalant sur une autre blouse extravagante.
Paul McCartney chantait alors une nouvelle ballade, composée pour le fils de John Lennon. Pendant quelques minutes magiques de Hey Jude, le poids du monde s’envola alors qu’ils tourbillonnaient sur le plancher de danse, leurs cheveux roux et bruns se mêlant tandis que leur solide amitié se muait en un sentiment plus tendre.
Ils exécutèrent ainsi quinze merveilleuses rotations, saupoudrés de flocons de lumière projetés par les miroirs de la boule disco au-dessus de leurs têtes, perdus dans la chanson…
Puis, une main avait agrippé l’épaule de Catherine, la faisant pivoter sans douceur. L’expression tu as trahi ma confiance déformait le visage de son père sous le chapeau de feutre qu’il portait. Dressé dans son habit trois-pièces, le vendeur d’automobiles ordonna à sa fille de quitter ce « beatnik » et ce « lieu infernal ».
Qui donc l’avait prévenu de l’incartade de sa fille aînée? Pas moyen de le savoir. Bien sûr qu’elle était venue ici sans sa permission ! Tout comme la moitié des jeunes présents. Son père ignora ses protestations.
Elle se tassa davantage contre Bruce, qui l’enveloppait dans ses longs bras.
Dans les dernières mesures du long coda de Hey Jude, Roger Walker avait saisi son avant-bras, déchirant le mince coton de la blouse indienne et ses fragiles rubans, et la traîna hors de la salle. Elle se tordit pour apercevoir une dernière fois son cher Bruce, mais la foule de smokings et de robes à fanfreluches s’était refermée sur lui.
Une dernière image de Bruce s’imprima en elle, son visage blessé, ses magnifiques cheveux brillants sous les projecteurs. Puis la porte du gymnase s’était refermée sur ses années d’insouciance, lui laissant l’écho des na-na-na-naaaa amortis par la porte fermée.
Ses parents la forcèrent à quitter l’école publique pour la placer dans une institution privée, où elle fut orientée vers une formation plus féminine en décoration intérieure.
Elle n’avait plus revu Bruce depuis la danse. Elle avait tenté de retrouver son ancienne adresse, mais ses parents avaient déménagé. Elle ne sut jamais s’il avait été enrôlé de force pour mourir au Vietnam, comme la plupart des jeunes hommes. C’est une loterie, avait dit son père, derrière son journal.
Pour aggraver sa peine, les Beatles s’étaient séparés l’année suivante. Leur dernier disque, Let It Be, allait être lancé par leur producteur. Au moment où Bruce et elle dansaient sur les accords de Hey Jude, des fissures affaiblissaient les Fab Four.
La ballade Hey Jude avait été composée par Paul McCartney pour le petit Julian, le fils de John Lennon par sa première épouse, dont il s’était séparé pour se forger une nouvelle légende avec l’artiste Yoko Ono. Les médias avaient traîné cette ‘intruse’ dans la boue, l’accusant d’être la cause de la dissolution du groupe, mais l’artiste japonaise n’avait été qu’une fissure parmi tant d’autres.

Tous ces souvenirs s’abattirent comme un jeu de cartes dans la tête de Cathy pendant que Bruce dézippait son manteau d’hiver bleu et orange, et retirait son bonnet de laine.
Ses cheveux de feu explosèrent autour de son visage. Ils semblaient plus foncés maintenant que dans son souvenir, et avaient connu le ciseau du barbier, mais pas récemment, car les mèches se courbaient derrière ses oreilles.
Sous le manteau, il portait une paire de jeans chics de couleur bleu foncé, le logo en évidence sur les boutons de fermeture. Le col d’une chemise blanche sortait d’un gilet au motif de losanges entrelacés, une tenue conservatrice à des années-lumière des blouses brodées de sa mémoire.
Sous les lampes incandescentes du plafond, elle remarqua une cicatrice partant de la tempe gauche jusqu’à la mâchoire. Un souvenir des confrontations violentes, ou d’un rallye qui s’était mal terminé? Il y en avait eu tant, à l’université de Kent State, ou de Jackson State…
Lorsqu’il se retourna pour accrocher son manteau, Cathy découvrit un autre changement.
Le ‘Lampadaire’ n’en était plus un.
Les années avaient étoffé sa silhouette, avec des muscles qui étiraient le gilet à losanges. Bruce fourra le bonnet et les gants dans une poche du manteau et s’avança, non vers elle, mais vers le comptoir, vers le plateau qui comptait maintenant dix-neuf biscuits au gingembre.
Cathy retrouva un peu de son aplomb.
— Hem, qu’est-ce que vous faites ici, dans la cuisine? demanda-t-elle, d’une voix qui, elle l’espérait, ne tremblait pas.
Le son de sa voix attira son attention. Ses yeux, du même bleu qu’un ciel sans nuages, se posèrent sur sa personne couverte de farine et de miettes. Bruce ne pouvait la reconnaître, car elle avait bien changé elle aussi, depuis la jeune fille aux longs cheveux qu’il avait connue. Il parcourut des yeux la jupe gris charbon, la blouse blanche et le collet amidonné, fermé par une fausse émeraude qui répondait à ses boucles d’oreilles. (C’étaient les seuls bijoux qu’elle portait, car un long collier n’était pas indiqué pour brasser la sauce.)
Puis, Bruce aspira brusquement de l’air chaud entre ses dents.
— Catherine? Catherine Walker? murmura-t-il. C’est toi, n’est-ce pas?
Il fit un pas vers elle, comme pour la serrer dans ses bras, comme dans le temps, puis il s’arrêta. Cathy hocha la tête, trop gênée pour répondre.
Comment pouvait-elle expliquer toutes ces années de silence? Au cours de ces années qu’elle avait passées à se conformer aux attentes de sa famille, de la société, à apprendre les métiers féminins acceptables au collège privé, Cathy s’était convaincue que Bruce avait été trop bon pour elle. La honte monta en elle, paralysant sa gorge.
— Ça fait combien de temps, là, onze ans? demanda-t-il. Mais tu n’as pas changé !
Là, il se moquait d’elle. Mais un sourire se fraya un chemin à travers sa gêne.
— Et bien tu n’as pas tellement changé toi non plus, dit-elle avec aplomb. À part les cheveux. Et ton linge !
Ses bottes aussi témoignaient d’un design raffiné, du cuir ouvragé comme des bottes de cowboy, mais avec des talons solides. Des bottes qui venaient de maculer le plancher d’un mélange de neige fondante et de boue.
Il suivit son regard, et recula.
— Oups, s’écria-t-il. J’aurais dû entrer par la porte principale. Mais cette forêt derrière était trop belle pour l’ignorer !
Cathy lui désigna le tapis près du bol du chat.
— Là, dit-elle. Mais fais attention à Miss Marple.
Il recula avec précaution, puis se pencha pour retirer ses bottes. Le mouvement révéla des épaules qui n’avaient plus rien à envier à celles des sportifs de collège. Elle nota avec plaisir qu’il n’utilisait pas son autre pied pour presser l’arrière de la botte au sol, ce qui à la longue abîmait le cuir.
Un miaulement s’éleva du sol au moment où il tirait sa botte.
— Tu travailles ici? demanda-t-il, en sautillant sur place pour retirer la botte récalcitrante.
Elle haussa les épaules.
— Pour la période des Fêtes, dit-elle. Il manque toujours de personnel en ce temps de l’année, et puis le maire de North Pine et ce groupe d’investisseurs ont réservé la salle. Alors, je suis venue les aider.
— J’étais venu regarder le site du projet, dit-il.
Les mains de Cathy se crispèrent sur le bord du comptoir.
— En été, dit-elle, cette forêt vibre de chants d’oiseaux, et en hiver, vous pouvez y faire du ski de fond.
— Ça m’a pris plus de temps que je pensais, dit-il. C’est une belle forêt mature.
Une forêt ancestrale, pensa Cathy. C’était un bosquet de pins qui n’avait jamais connu la hache des colons. Un ruisseau y cascadait, prenant sa source dans la montagne de l’Esprit. Elle était tombée amoureuse de cette magnifique forêt dès son arrivée à North Pine. À la vérité, la montagne n’était guère plus qu’une grande colline, mais la pente douce qui descendait jusqu’au lac avait inspiré bien des photographes.
Elle avala.
— Une belle forêt mature qui va être détruite, dit-elle, une fois que le zonage sera modifié.
North Pine avait beau être de taille modeste, le conseil voyait grand. La fièvre des discothèques et des arénas de patins à roulettes s’était emparée de l’Amérique, poussant chaque hameau à se vanter de posséder un tel établissement.
Bruce ne répondit pas, mais il s’approcha du plateau de biscuits fumants, respirant l’arôme de gingembre.
— Dans le temps, je croyais que tu voulais devenir architecte, dit-il. Qu’est-ce qui t’a fait changer d’idée?
L’estomac de Cathy se serra comme un poing fermé, douloureux.
Te perdre? songea-t-elle.
Mais il y avait eu plus que cela, bien sûr. Le visage de marbre de son père, alors qu’il déclamait ce qu’il attendait de sa fille. Oublie l’architecture. Personne ne t’embaucherait de toute façon. Sa mère, essayant de l’encourager. Qui sait? Tu vas peut-être épouser un architecte?
C’étaient les années soixante, quand l’après-guerre avait chassé des femmes comme sa mère de leur boulot payant à l’usine métallurgique. Si sa mère s’était sentie enfermée, elle n’en avait rien montré. C’étaient aussi les années psychédéliques de l’enfance du rock-and-roll, quand les Beatles étaient ensemble.
Cathy jeta au loin ces regrets. Elle saisit le plateau pour le porter dans la salle où se tenaient les investisseurs, derrière les portes battantes.
Elle avait disposé des rubans rouges au-dessus des portes et une couronne de branches de sapin pendait sur la porte principale. Des cocottes de pins ornaient les centres de table, rehaussant l’éclat des roses. Elle avait recueilli les branches et les cocottes elle-même dans la forêt. Elle avait suspendu un bouquet de gui dans le hall d’entrée (seulement un, parce que cette plante ne poussait pas dans la forêt, elle avait dû l’acheter, comme les roses.)

Les promoteurs occupaient trois longues tables en U, avec le maire vieillissant au centre. Bien entendu, aucun n’avait prêté attention aux décorations festives. Un nuage bleu de fumée de cigarette planait au-dessus des têtes. Les hommes présents dégustaient leurs desserts et cafés.
La grande salle avait un parquet de bois pour danser, et le sommet arrondi d’un jukebox Wurlitzer 1050 occupait un coin près d’une fenêtre. La vitre du jukebox offrait à la vue une pile sombre de 45 tours qui attendaient leurs trois minutes de gloire. Le soir, l’appareil était illuminé en rouges et jaunes chauds.
Pendant qu’elle contournait les tables nappées de blanc, Cathy sentait peser sur elle les regards des hommes d’affaires — et du maire — qui s’attardaient sur sa silhouette. Elle remercia le ciel d’avoir choisi une jupe longue ce matin.
Alors qu’elle se dirigeait vers le buffet, un homme trapu dont les favoris se rencontraient presque sous son double menton repoussa sa chaise et se leva, lui barrant la route. Il émanait de lui une odeur d’eau de Cologne et de tabac. Le même individu avait déjà tenté de la coincer à deux reprises : alors qu’elle servait les plats de dinde en sauce du chef, puis sur le chemin des toilettes où elle vidait les cendriers.
Un regard boueux coula sur sa poitrine, avant de retomber sur le plateau.
Bien entendu, aucun des hommes assis à table ne fit un geste pour le remettre à sa place. Un moustachu se pencha même vers son voisin et lui chuchota à l’oreille des mots qui les firent ricaner.
— Tu as pigé dans le plat, hein? dit le type aux favoris d’un ton narquois. Tu vas devenir grosse !
L’allusion à sa gourmandise, plus qu’à son poids, la fit bouillir. Elle était coincée. Lui répondre d’aller se faire voir ailleurs entraînerait des conséquences néfastes pour le Happy Place. Chacun d’eux possédait assez d’influence pour faire payer le brave restaurateur.
Cet homme et ses copains avaient été si exécrables envers la jeune fille qui faisait le service qu’elle s’était éclipsée plus tôt, en larmes. Maintenant, profitant de l’absence du chef, ils avaient tourné leur attention sur Cathy.
Ces jours-ci, un tel comportement était socialement acceptable. Cathy rêvait de retourner en 1969, à la marche avec les femmes en pantalons qui réclamaient d’être traitées en égales.
Puis, Bruce se fraya un chemin, repoussant d’une hanche la chaise contre la table.
— Je plaide coupable, dit-il, avec ce sourire insouciant dont elle se souvenait si bien.
L’homme oublia tout de Cathy en présence d’un autre mâle. Il étira ses lèvres épaisses en un sourire de mépris qui dévoila une rangée de dents jaunies.
— Eh bien, Bell ! Que faisiez-vous donc dans les cuisines? demanda-t-il, et son sourire s’élargit, repoussant les favoris.
À nouveau, l’allusion fouetta Cathy.
Tout ce qu’une femme fait peut être retenu contre elle, sa mère lui avait dit, au lendemain de son divorce.
Roger Walker avait reniflé sous les jupes des jeunes femmes pendant des années, à l’insu de Cathy, mais au su de sa mère qui ne pouvait rien y faire. Pire, la famille Walker blâma la fière Margaret lorsqu’elle eut le courage de demander leur séparation ! Ils l’avaient rejetée comme une branche morte, coupée du tronc. Saupoudrant du sel sur la blessure, Roger Walker n’avait jamais respecté ses engagements financiers, poussant son ex-femme à la santé fragile dans la pauvreté.
Margaret avait donc accepté avec soulagement l’offre de venir résider dans une petite ville avec sa fille, laissant son passé derrière elle. La fumée secondaire l’avait longtemps rendue malade, mais vivre dans l’air frais de North Pine, dans l’appartement de sa fille non-fumeuse lui avait fait retrouver la santé.
Bruce ignora l’allusion fielleuse avec un sourire de petit garçon innocent.
— Ces biscuits au gingembre sont délicieux, dit-il. Vous devriez en essayer un.
Joignant le geste à la parole, Bruce saisit un bonhomme en pain d’épices. Il y mordit à pleines dents, savourant la friandise avec ostentation.
Le type aux favoris attrapa un autre biscuit et y mordit. Son visage s’éclaircit aussitôt.
— Hey, ça, c’est une fille que j’épouserais, si je n’étais pas déjà équipé ! dit-il, éjectant des miettes de biscuit et montrant l’anneau doré à son annulaire.
Un ou deux rires montèrent de la table, mais la distraction créée par Bruce avait permis à Cathy de se faufiler et de poser le plateau de biscuits sur la table du buffet. Heureuse du répit, elle recueillit les verres vides. La plupart des petites assiettes de gâteau et de mousse étaient parties, ce qui promettait une fin prochaine de cette épreuve. Monsieur Tindale reviendrait bientôt, ou le chef, et elle pourrait retourner à son appartement.
— Alors, professeur Bell, qu’est-ce qui vous a retenu si longtemps? demanda le maire, soulevant sans le savoir un ricanement.
Bruce répondit avec naturel.
— Je voulais voir le site, dit-il en se versant une tasse de café noir.
Il prit une gorgée pour faire passer le biscuit, puis posa la tasse au bout de la table en U.
— J’ignorais, en recevant les plans, que vous vouliez construire cet aréna de rollerblade au milieu d’une forêt ancestrale.
Ses yeux pâles parcoururent l’assistance, s’arrêtant sur chaque convive.
L’assistant du maire, un homme aux yeux et aux mains jaunies par les cigarettes, prit la parole.
— M. Bell, dit-il, nous nous attendions à recevoir votre approbation par la poste. Cependant, nous sommes heureux que vous ayez pris la peine de vous déplacer en personne pour livrer votre rapport d’audit.
Cathy, qui était en train de replacer la pile de serviettes de papier et de ramasser les verres à vin vides, se figea. Tout à l’heure, dans la cuisine, elle n’avait pas demandé à Bruce ce qu’il faisait pour vivre. Maintenant, elle le savait.
Il était complice de ces hommes qui prétendaient « développer » North Pine !
Ses mains tremblèrent au point qu’elle faillit échapper le plateau. Les coupes vides tintèrent comme des clochettes alors qu’elle se hâta vers les cuisines. Elle pivota pour présenter son dos aux portes battantes et regagner son territoire familier.
Elle ne put s’empêcher d’admirer Bruce de dos, alors qu’il se dressait au milieu du U des tables, ses mains gracieuses voletant ici et là. Il expliquait elle ne savait quel détail obscur sur les lois de zonage, déployant la même conviction que quand il parlait de justice aux réunions des Étudiants pour une Société Démocratique. Sa voix égale s’atténua quand les portes se refermèrent.
Bruce, son fougueux révolutionnaire, pouvait encore aimer la beauté de la forêt, mais il n’avait pas vécu ici pendant des années. Pour lui, ces vénérables pins représentaient une commodité remplaçable, un projet, un pas en avant pour sa carrière.
Était-ce possible que le jeune homme idéaliste qu’elle avait connu, son hippie aux cheveux de gingembre et aux blouses brodées, n’existât plus?

Cathy agrippa un torchon et frotta furieusement le comptoir déjà immaculé, cherchant à évacuer le trop-plein de colère. Le maire avait payé le restaurant à l’avance pour cette réunion informelle. Combien de ces réunions s’étaient déroulées hors de la vue des citoyens, qui avaient produit des décisions dommageables?
Elle n’avait pas lu Rachel Carson, pas plus qu’elle n’avait suivi le mouvement écologique, mais elle connaissait ce simple fait : une fois que cette vieille forêt aurait été rasée, elle ne repousserait jamais pour redevenir comme avant.
Cette déception entachait les heureux souvenirs qu’elle avait partagés avec son ami. Des larmes lui venaient aux yeux chaque fois que son regard accrochait le manteau de nylon accroché près de la porte.
Mais, au fond, était-elle plus vertueuse dans ses idéaux?
Cathy avait succombé aux pressions de son père, suivi une formation dans un secteur féminin acceptable, et accepté d’épouser un ‘beau parti’ de bonne famille. Mais, deux jours avant le mariage, elle avait surpris son fiancé à embrasser une trop jeune bouquetière. L’annulation de cette alliance avait détérioré ses relations avec son père et le reste des Walker.
Miss Marple se pressa contre ses collants Hanes, sa fourrure produisant des petits chocs d’électricité statique.
— Hé, madame la détective, tu es en train de me frire ! dit-elle, sa main se posant sur la petite tête.
Plus tard, elle rangeait dans les armoires les plats lavés par la Whirlpool, quand une voix graveleuse familière résonna.
— Salut, comment va, ma fille?
Harvey Tindale, propriétaire du Happy Place, avait la soixantaine vaillante. Il secoua sa capuche noire en mouton frisé et repoussa d’une main ses cheveux argentés. Il se pencha pour caresser Miss Marple, les pans de son manteau de fourrure traînant à terre. Il était plus court qu’elle et n’avait pas besoin de se pencher trop bas. La chatte se donnait un air hautain, comme si elle tolérait le contact de son maître, mais le léger ronronnement qui s’échappait d’elle trahissait ses sentiments.
— Et toi, as-tu mangé, ma petite? demande-t-il. Il y a de la soupe dans le frigidaire, tu peux la réchauffer avant de repartir chez toi.
Le brave Tindale ne croyait pas aux vertus du four microonde, pas plus que le chef. Ils étaient de vieux célibataires ancrés dans leurs petites habitudes, mais Cathy aimait travailler avec eux. Harvey, qui avait le même âge que son père, était nettement plus aimable.
Elle trouva la soupe dans le Frigidaire au métal doré, et le potage riche restaura sa bonne humeur et sa confiance envers le monde (sauf en ce qui concernait le meurtre de John).
Tindale allait fermer le restaurant quand le groupe d’investisseurs aurait fini, ce qui laissait à Cathy trois heures de liberté avant de revenir aider au service pour le souper de cinq à neuf heures. Elle termina son bol, le rinça et le plaça dans le lave-vaisselle Whirlpool jaune.
En passant près de la porte arrière, sa main caressa le nylon du manteau de Bruce en un adieu silencieux. Il allait quitter le Happy Place avec les autres, et elle ne le reverrait jamais. Et elle reviendrait ce soir pour endurer la foule des fêtards qui abuseraient du jukebox pour faire jouer et rejouer les chansons de John Lennon.
Elle ressortitt ses bottes trois quarts du garde-robe, jeta sur ses épaules son manteau vert foncé, pressant un béret de laine du même ton sur ses cheveux. En tirant la porte pour sortir, le vent déposa sur sa joue un glacial baiser d’au revoir.

Elle fit une pause sur le balcon qui surplombait le petit stationnement des employés pour trouver ses clefs et enfiler ses gants de conduite. La Ford rouge de Tindale et sa bonne vieille Volkswagen 1974 bleue étaient dominées par les grands pins centenaires.
Une envie de sauter dans sa Volkswagen et de filer très loin la tenaillait. Elle descendit les marches de métal et traversa le petit stationnement. Elle attrapa la poignée de la portière.
Le froid du métal traversa ses minces gants. Mais un élastique invisible l’empêchait de tourner la clef dans la serrure. La vapeur blanche de son haleine se perdit dans l’air. Elle n’était pas habillée pour le temps froid, mais la forêt menacée l’appelait.
Elle marcha vers le sentier familier qui montait entre les pins. Des traces de pas marquaient la fraîche couche de neige. Le vent n’avait pas eu le temps d’effacer les bosses et les creux typiques d’une paire de bottes d’homme : large, confortables, pratiques, à des milles de ses minces bottines de vinyle.
La promenade de Bruce dans ce parc condamné.
Cathy suivit ses traces, les aiguilles délicates des pins effleurant son béret, admirant les bouleaux se dressant dans leur gloire blanche et noire. L’air frais pinçait ses oreilles exposées. Elle plongea ses mains dans les poches du manteau, et se mit en marche.
Jamais elle ne reverrait Bruce; cette marche avait un goût de pèlerinage vers un autre âge.
Elle marcha jusqu’à une clairière qu’elle connaissait, avec un rocher idéal : assez haut pour s’y assoir, sans devoir se livrer à des acrobaties pénibles pour s’y hisser. Elle y avait passé tant de temps pendant ses pauses l’été dernier, à lire des romans. Elle avait la compagnie des tamias rayés et des oiseaux et, si elle avait de la chance, un chevreuil s’y arrêtait.
Elle s’installa de son mieux sur le sommet enneigé, sous les branches d’un immense pin dont pas même Bruce ne pourrait embrasser la base. Il avait essayé, car elle avait vu ses traces de bottes faisant face au tronc. (Elle ferma son esprit à l’idée qu’il ait pu se soulager sur le tronc, mais, après tout, elle-même l’avait bien fait une fois l’été dernier.) Puis les traces de bottes revenaient au sentier.
Cathy aspira la bonne senteur de gomme de pin libérée par les aiguilles.
Dans quelques mois, si l’odieux projet d’aréna était approuvé, ces arbres auraient disparu.
Et lui, aussi, serait parti.

Cathy ignorait combien de temps elle avait passé immobile, pendant que le soleil se coulait lentement entre les branches. Comme le Fou sur la Colline des Beatles, elle était indifférente au monde.
Cependant, un front froid montait du granite à travers son manteau vers son « fondement » comme sa mère trop bien éduquée disait. L’air froid avait engourdi son sens de l’odorat, aussi, ne laissant que l’odeur du tabac incrusté dans la laine de son manteau. Les sons étaient amoindris, sauf pour l’explosion d’un pot d’échappement de voiture, ou le cri solitaire d’une corneille.
Comme les oiseaux d’été lui manquaient, avec leurs couleurs et leurs chants variés ! Elle ne les entendrait plus. Cet endroit de rêve deviendrait un chantier de construction, avec des bulldozers et des grues jaunes comme des jouets géants. Les pins vénérables seraient coupés, arrachés à leur sol riche, charriés pour être transformés en planches.
Ses doigts s’engourdissaient dans ses minces gants. C’est alors qu’elle entendit le son immanquable de pas s’enfonçant dans la neige.
— À quoi penses-tu?
La voix de Bruce envoya un signal d’alerte dans son corps, et elle se tordit pour le voir. Il avait mis son manteau de nylon et ses bottes si confortables, et se tenait immobile comme un arbre, son visage tourné vers elle. Dans la lumière de l’après-midi, le bleu de ses yeux était un ciel sans nuages.
— J’ai demandé à monsieur Tindale où tu étais. Il a dit que ton auto était encore dans le stationnement. Et j’ai vu tes traces, sur le chemin.
Il croisa les bras.
— Je, je voulais te parler, Cathy, dit-il, un nuage de vapeur s’échappant de ses lèvres.
Elle le considéra depuis son perchoir glacial. Ses sentiments à elle se tenaient en équilibre sur un fil barbelé. Si Bruce avait réellement changé et renié ses idéaux, Cathy ne pouvait se vanter d’y avoir été aussi fidèle. Elle n’était peut-être pas meilleure que lui, mais une partie d’elle avait besoin de savoir.
Elle l’avait aimé, elle l’aimait encore, certes, mais elle ne pourrait pas vivre dans un mensonge, dans une cage, comme sa mère l’avait fait avant elle.
— Bruce, dit-elle. Quel est ton rôle exactement, dans ce projet d’aréna?
Ses sourcils bruns-roux se levèrent dans une expression intriguée.
— Mon rôle? demanda-t-il.
Elle poursuivit, chaque mot jetant une pierre incandescente dans son estomac. Mais elle ne pouvait agir comme si tout était parfait entre hier et aujourd’hui.
— Je veux dire, tu es en train d’aider le maire à changer le zonage de la forêt pour ce projet, n’est-ce pas?
Ses bras tombèrent à ses côtés dans un bruissement de nylon.
— Oh, Catherine, je suis tellement désolé !
Ce ne sont pas ces mots-là que j’attendais, monsieur le promoteur, se dit-elle.
Il leva les yeux vers elle.
— Est-ce qu’il y a de la place, là-haut?
La question la désarçonna un moment.
— Oui, mais pas beaucoup. Il faudra se tasser, dit-elle.
Un sourire espiègle transforma sa physionomie. Il se hissa sur le rebord en deux mouvements adroits, balayant la neige folle avec ses gants de suède.
— Cathy, Cathy, dit-il, faisant chanter les syllabes. J’ai été si étonné de te retrouver après toutes ces années, que je n’ai pas pensé à expliquer ma présence.
Il trouva ses mains et les enveloppa. Elle sentit la chaleur de son corps vibrant d’énergie à travers le suède et ses minces gants.
— Tu es gelée !
Elle remua ses doigts.
— Non, non, dit-elle. Je suis habituée au froid. Et je conduis à mon travail.
— Oui, dans la coccinelle bleue?
Elle hocha la tête.
Il retira ses gants épais et les lui offrit. Après une hésitation, elle le laissa retirer ses minces gants de conduite. Les gants de suède rembourrés étaient incroyablement chauds.
— Mais, tes mains? demanda-t-elle.
— Eh bien, il y a cette merveilleuse invention appelée duvet isolant, dit-il.
Il enfonça ses mains, avec la paire de gants de Cathy, dans deux poches profondes à l’avant de son manteau de nylon.
— Mais il y a une meilleure façon de se réchauffer, ajouta-t-il. Si tu veux.
Il tendit ses mains. Elle les agrippa, et il l’installa sur ses genoux, une manœuvre délicate qui les fit s’esclaffer. Elle fut heureuse d’être délivrée du front froid de son « fondement ». Pour des moments silencieux, ils restèrent assis, laissant les pins parler au vent, contemplant les ombres bleues qui voyageaient sur la neige.

Enfin, Cathy brisa ce silence.
— Alors, dit-elle. Qu’est-ce que tu fais ici?
— Je suis un ingénieur spécialisé en hydrogéologie. Officiellement, je suis chargé d’évaluer la viabilité du projet.
Elle absorba l’information.
— Comment est-ce qu’on peut savoir si ce projet est viable?
— Eh bien, le sol doit être capable de supporter la pression de tonnes de béton qui vont être coulées sur le site, et il y a d’autres considérations géologiques aussi.
— Et tu ne savais rien de cette forêt?
Elle le sentit secouer la tête, puis un nuage de son haleine l’entoura, dans laquelle elle reconnut les épices des biscuits.
— Non. Ma compagnie avait reçu les plans de cet aréna. En tant que leur ingénieur senior, je devais effectuer les calculs de charge et donner mon aval sur papier. Mais j’ai toujours préféré voir un site plutôt que de lire les plans. Alors j’ai sauté dans un avion à Portland pour en avoir le cœur net.
Et tu as bien fait, pensa-t-elle.
D’un coup, son cœur fit une embardée.
— Tu, tu demeures en Oregon?
Un continent les séparait !
— Non, dit-il, d’un ton amusé, c’est Portland, Maine.
Elle fixa un long nuage violet qui venait d’occulter le soleil. L’orbe rougissant lui rappela une chanson des Beatles. Here comes the Sun.
— Nous avons tous les deux échoué bien loin de notre Californie natale, dit-elle.
— C’est bien vrai, dit-il. Mais toi, Cathy, tu ne voulais pas devenir architecte, à l’époque?
Elle hésita à lui avouer sa faiblesse face à son idéal.
— Oui, oui, je le voulais, puis les choses sont devenues… compliquées.
Son manque de volonté. Son mariage annulé. Elle livra une version courte.
— J’ai étudié en décoration intérieure, puis je me suis envolée loin de ma famille.
— Et, est-ce que tu aimes ce métier?
Il gardait sa voix basse, comme si elle était un oiseau farouche qui pourrait s’envoler.
— J’ai organisé toute la déco et les arrangements floraux du restaurant, dit-elle. Cependant, les clients se font rares en temps de récession.
Bruce émit un rire attristé.
— Il n’y a rien comme une crise globale d’énergie pour chambouler la vie des gens.
Elle se positionna pour pouvoir toucher, d’un doigt, la cicatrice sur sa tempe.
— As-tu attrapé celle-là au Vietnam?
Il expulsa un nuage de pain d’épice.
— Non. J’ai attrapé cela à l’Université du Kent, où j’étudiais. Une balle perdue lors d’une manifestation.
Cathy frissonna. Elle avait entendu parler de l’assaut, qui avait faire quatre morts et blessés. Était-ce de frôler la mort qui l’avait changé?
— C’était une balle?
— J’ai eu une balle dans le poumon, puis je suis tombé sur le ciment, ce qui a causé cette marque. J’ai évité d’être conscrit pour le Vietnam parce que j’ai été classé comme invalide. À cause du poumon. Par la suite, j’ai fait beaucoup d’exercices pour retrouver la forme.
— C’est pour cela que tu ne fumes pas !
L’expérience de sa mère avait convaincu Cathy de ne jamais commencer. Elle retrouva le fil de la conversation.
— Alors, qu’est-ce tu leur as dit? Quelle a été la décision sur le projet?
Il sourit et la serra contre lui.
— Ma chère Catherine, dit-il, au grand regret du promoteur, le conseil municipal a rejeté le projet et décidé de conserver le zonage tel quel. Sur mes conclusions.
— Pourquoi?
— Parce que toute cette opération était une fraude élaborée pour obtenir qu’une petite ville avance une grande somme d’argent. L’homme qui t’a ennuyé était un habile fraudeur. Lui et ses comparses avaient promis une pluie de dollars sur North Pine.
— Mais, mais il y avait des plans, non?
— Ils paient un étudiant fauché pour produire un plan qui a l’air sérieux. Ils présentent le plan, se font charmants. Quand ils obtiennent l’argent, ils disparaissent. Sauf que là, c’est moi qui les ai fait disparaître, quand j’ai révélé leur combine.
Cathy aurait voulu être là pour entendre les grincements. Mais elle était déjà dans sa forêt.
— Pourtant, le maire annonçait que c’était fait.
— Non. Son secrétaire a eu des soupçons et a contacté ma firme. Lui et moi avons fait notre enquête.
Il tendit le bras vers le grand pin.
— Cette forêt est un trésor national. Ou en tout cas, elle devrait l’être !
Cathy se sentit fondre dans ses bras, de soulagement. Oui, son ami aux cheveux de gingembre avait changé, mais pas autant qu’elle le craignait. Sa tête contre le nylon de l’anorak, elle laissa les larmes couler et geler sur ses joues.
— Oh, Bruce, je suis si heureuse que tu n’aies pas renié tes idéaux, même si tu ne portes plus de couleurs psychédéliques !
Elle le sentit remuer autour d’elle.
— Tiens, à ce sujet, tu viens de me rappeler quelque chose. Quelque chose que j’ai gardé avec moi, pour très longtemps.
— Qu’est-ce que c’est?
Il lui sourit, son visage tavelé lavé de ses soucis.
— Je vais te le montrer, mais à une condition : on dîne ensemble ce soir.
Elle fit mine d’y réfléchir.
— À une condition, dit-elle. Tu dois porter des vêtements plus colorés que ta tenue d’homme sérieux.
— D’ac, mais toi aussi !
Cet après-midi du solstice d’hiver se termina avec la chute rougeoyante du soleil derrière la montagne. Bruce aida Cathy à descendre du rocher, veillant à ce que le rebord de son manteau n’accroche aucune aspérité.
Alors qu’ils marchaient, bras dessus bras dessous, vers le stationnement, Cathy s’arrêta.
— J’ai oublié ! Je suis censée faire le service aux tables ce soir !
Il éclata de rire.
— Ne t’en fais pas. J’ai parlé à monsieur Tindale et consulté la merveilleuse Miss Marple. Les deux ont accepté de te donner ta soirée. Alors, va chez toi mettre tes couleurs !

Le ciel avait étalé une myriade d’étoiles quand Cathy et Bruce se rejoignirent devant l’entrée du Happy Place. Cette fois, il portait un manteau long en gabardine qui lui donnait un air d’agent secret de cinéma, et une sacoche en jean. Ses cheveux flottaient librement, une couronne de flammes se moquant du froid.
— Tu es magnifique, lui dit-il en lui ouvrant la porte.
Les deux entrèrent et il la soulagea de son manteau. Il émit aussitôt un hoquet de stupéfaction en voyant ce qu’elle portait dessous.
— Mon Dieu, est-ce que c’est la même…? demanda-t-il, d’une voix étranglée.
Elle hocha la tête, ravie de se sentir aussi légère dans la fine blouse de coton. Une longue jupe en denim tombait sur des collants de coton qui préservaient ses jambes du froid.
Dans le grand miroir du vestibule, elle put apprécier à quel point les teintes bleu pastel rehaussaient son teint, et comme l’absence de col empesé révélait son cou élancé. Ses cheveux bruns tombaient naturellement, les mèches les plus longues taquinant ses épaules.
— Oui, dit-elle. Ma mère l’a réparée en secret, juste avant que je quitte le foyer.
Bruce ouvrit son manteau, révélant une blouse indienne aussi colorée qu’excentrique, tombant par-dessus une paire de pantalons couleur d’orange brûlée. Elle toucha le tissu, un velours richement brodé d’arbres, d’oiseaux et de petites silhouettes humaines stylisés. C’était d’une beauté apaisante.
— J’ai perdu mon ancienne blouse, dit-il. À cette danse, juste après que ton père t’ait entraîné hors de la salle. Les idiots du club de football l’ont déchirée. Aujourd’hui, j’ai couru à une boutique de vêtements vintage ouverte le dimanche, et j’y ai trouvé quelque chose qui s’en approchait.
Cette blouse ne faisait pas que s’en rapprocher, elle était une resplendissante révolution. Et puis, ces pantalons orange moulaient magnifiquement ses hanches.

Harvey Tindale insista pour les inviter. Le propriétaire du Happy Place avait lui aussi craint le changement de zonage et son soulagement s’entendait alors qu’il parlait d’une voix excitée.
— J’ai joué dans cette forêt depuis que je suis capable de marcher, dit-il. Alors je veux fêter cette victoire avec vous, ma chère !
Après le succulent gâteau de bagatelle et une tasse de leur chocolat chaud maison, Cathy se décida à poser la question.
— Eh bien, Bruce, qu’est-ce donc que tu voulais me montrer?
Il se pencha sur la sacoche affaissée contre sa patte de chaise. Il redressa avec une bande de dentelle d’un bleu délicat, du même ton que la blouse qu’elle portait. C’était la dentelle que son père avait déchirée le soir de cette danse.
— Oh, fit-elle, d’une voix étranglée d’émotion. Tu l’avais gardée, tout ce temps?
Il hocha la tête, ses cheveux de gingembre suivant le mouvement.
— Oui. Je me suis toujours reproché de ne pas avoir couru après toi, ce soir-là. Mais j’ai été retardé par les gros bras du club de foot.
Il se leva, et, avec délicatesse, attacha la dentelle au bouton correspondant sur son col. Le contact de ses doigts à travers le fin tissu fit chanter sa peau, un frémissement qui la ramena à ses dix-sept ans.
Harvey Tindale traversa la salle pour aider une personne à entrer et à ranger son lourd manteau. Cathy reconnut la frêle dame en bleu avec une chape de vison, qui souriait sous ses boucles grises.
— Maman?
Le restaurateur sourit.
— Ma chère enfant, je n’ai pu résister à la tentation d’appeler chez vous, et j’ai demandé à votre mère de venir ici, dit-il.
Cathy se sentit coupable de n’avoir rien dit à sa mère, car elle aurait pu la conduire au restaurant. Une émotion que sa mère détecta sans peine.
— Allons, ne t’en fais pas, j’ai pris un taxi. Je ne voulais surtout pas manquer cette occasion !
Margaret se rapprocha de sa fille.
— Cette blouse te va si bien, dit-elle, avec un ton qui proclamait je suis si fière de toi !
Elle hésita un moment avant de continuer.
— Si seulement j’avais su ce que je sais maintenant… je n’ai pas été une mère très secourable, dit-elle d’un ton de regret.
Harvey Tindale écarta les bras.
— Oh, c’est du passé, madame, dit-il. Croyez-moi, j’ai fait ma part d’erreurs et j’ai perdu ma famille quand j’ai été de service en Italie.
Un miaulement monta du sol.
— Oh, quel beau chat ! s’écria Margaret.
Le propriétaire du Happy Place sourit, révélant une rangée de dents en bon état.
— Miss Marple possède cet endroit, mais c’est un secret ! chuchota-t-il avec un clin d’œil complice qui arracha un sourire à Margaret. Et maintenant, pourquoi ne pas s’assoir à table et laisser les jeunes à leur conversation?

Sa mère venait de prendre place à une table voisine, quand les premières notes de Hey Jude flottèrent dans la pièce. Pendant qu’elle parlait à sa mère, Bruce s’était faufilé au jukebox avec une pièce de 25 cents.
Une vague de nostalgie emporta Cathy, qui croisa ses bras très fort contre sa poitrine. Son amoureux de gingembre s’avança devant elle.
— Est-ce qu’on pourrait terminer ce qu’on avait commencé, toutes ces années avant?
Comment pourrait-elle refuser?
— Et, cette fois, sans interruption, répondit-elle sur un ton enjoué.
Elle leva les bras pour encercler son cou, et les années tombèrent comme des feuilles mortes alors qu’ils esquissèrent les premiers pas sur Hey Jude.
Il n’y avait pas de foule cette fois, seulement quelques clients tranquilles. Sa mère et Harvey Tindale discutaient amicalement à leur table, l’un ou l’autre se baissant pour flatter le pelage noir et blanc de Miss Marple.
— Je suis si contente que nous nous soyons retrouvés, dit-elle, levant les yeux vers lui. Malgré les changements.
— La vie est une rivière et elle nous change, dit Bruce. Mais si nous restons fidèles à nous-mêmes, à nos idéaux, nous ne laisserons pas le courant nous emporter.
Elle acquiesça pleinement à cette philosophie. Au cours de la lente rotation de leurs corps, elle aperçut par la fenêtre la silhouette d’un pin, faiblement éclairé par les lampadaires. Les branches caressées par une faible brise semblaient la saluer.
Sa belle forêt serait sauve, et pour longtemps. Cathy ferma les yeux, convaincue que John Lennon se serait réjoui de cette petite victoire.
— Oui, murmura-t-elle, ses doigts jouant dans l’épaisse crinière rousse. Et certaines choses valent encore la peine qu’on lutte pour elles.
Elle attira la tête de Bruce vers elle et leurs lèvres se trouvèrent. Les quatre minutes de la coda de Hey Jude semblèrent ne durer que quelques secondes, mais Cathy savait que, cette fois, il y aurait encore beaucoup de chansons à partager avec son amoureux de gingembre.

Cette histoire fait partie du recueil 5 histoires Chocolatées pour les fêtes
Les illustrations proviennent de Deposit Photos

