
Le coucou de Gutenberg
Par Michèle Laframboise
1
Un craquement sec sortit Linda de sa torpeur. Un objet venait de percuter les couches d’alliage de tungstène et de mousse frigorigène censées isoler son corps vénérable et vulnérable contre les 4000 degrés Kelvin du magma qui se pressait contre son œuf hyperbare.
Encore une vieille croûte, se dit-elle.
Linda Lincoln s’appuya contre le dossier du siège de survie, moulé pour ménager sa colonne vertébrale, et aspira une bouffée d’atmosphère pressurisée.
À la frontière du noyau liquide, la densité du fluide de fer et de nickel dans lequel baignait l’œuf avait amoindri l’impact. La paroi de l’œuf absorbait cette énergie cinétique en se déformant, puis en se mouvant. Le mélange d’oxygène que respirait la pilote provenait des silicates en fusion réagissant contre la coque.
Linda passa ses mains veinées sur le tissu de sa combinaison, puis sur le gâteau de mousse durcie devant elle, duquel dépassaient les chandelles inégales des manettes de contrôle.
Aucune nourriture ou boisson n’avait franchi ses lèvres depuis qu’elle avait vidé le gobelet de sirop qui tapissait son estomac et ses intestins. Des timbres dermiques incolores et des implants indolores assuraient à Linda un métabolisme optimal pour tenir dans un volume limité. Elle pourrait survivre au désert durant les quarante jours bibliques sans ressentir ni faim ni soif.
Son haleine devait empester, mais il n’y aurait personne pour s’en plaindre lors des cinquante ou soixante prochaines heures.
Les chandelles scintillèrent en un cri silencieux, signalant une hausse de température. Un fumet de plastique chauffé envahit son espace.
Une avarie!
La lueur des chandelles révéla une déchirure de la longueur d’une main. Une mousse pâle en suintait, avec des bulles qui grossissaient comme dans les films d’horreur que sa mère regardait dans leur vieil appartement.
Linda tendit une main vers la mousse qui assurait l’isolation thermique de son esquif. Un réflexe quasi maternel de protection, qu’elle regretta aussitôt.
L’impression de toucher une barre de métal chauffée à blanc lui arracha un gémissement. Elle serra les dents, contente que le ‘gâteau’ ne transmette pas son cri à Kavungu. Linda enfouit sa main palpitante sous son aisselle. Elle n’avait même pas touché la mousse en ébullition!
Son siège reposait sur une base isolante, et seul le gâteau de décision était relié aux nerfs de la coque. Ne toucher à rien d’autre n’allait pas de soi dans un si petit volume intérieur.
La main de la spécialiste était toujours pressée sur ses côtes. L’intensité de la douleur s’amenuisa comme une courbe de Poisson. Elle retira ses doigts aux jointures noueuses, et les examina: rien de cassé, pas une goutte de sang, rien qui ne justifiait l’arrêt de sa sortie. L’œuf, par contre, aurait droit à une inspection en règle par Kavungu à son retour au hangar.
Les cellules de la paroi s’affairaient à recoudre la déchirure. Leur travail serait scellé par les températures de haut-fourneau qui régnaient dehors. Cette chaleur inouïe donnait l’énergie pour accélérer ces réparations et alimenter, paradoxe utile, le cycle de réfrigération de la mousse qui maintenait le micro-habitat de la pilote.
La douleur dans sa main s’estompa, laissant derrière elle une vague inquiétude. Qu’est-ce qui avait pu percer cet alliage pourtant testé à répétition par son équipe?
2
L’œuf progressait comme une amibe, par déformations de son enveloppe externe, puisant son énergie à même le magma. D’où sa lenteur majestueuse digne d’un escargot, mais infiniment plus rapide que le mouvement géologique.
Des faibles secousses frappaient l’enveloppe, converties en sons: claquement de roches en fusion les unes contre les autres, chuintement de courants magmatiques de densités différentes se disputant la préséance dans la convection du manteau inférieur.
Un vaisseau plongé dans l’incroyable pression du manteau n’avait pas de fenêtre. Toute vitre ou Plexiglas aurait fondu à ces températures dignes de la surface du soleil. Quant au plastique, le polymère aurait vite fait de couper tous ses ponts et de se désagréger en sa sainte triade de carbone, oxygène, hydrogène. Même en imaginant une fenêtre assez résistante, des yeux humains ne verraient rien au-delà d’une soupe de métal en fusion.
Linda activa les têtes d’épingle à percussion de la coque et lança une ronde de coucous! Ces mini-marteaux produisaient des ondes de compression : des plus longues qui traversaient les roches denses du manteau terrestre comme une eau transparente, aux plus courtes qui rebondissaient avec entrain sur des variations de densité.
Les signaux de ce radar sismique, interprétés par le gâteau, peignaient autour de Linda un paysage titanesque de grand courants colorés : ambre, rouge et violet pour les plus chauds, vert et bleu pour les plus « froids », des milliers de degrés trop élevés pour un corps humain.
Dans les premiers essais, Linda se contentait d’une projection granuleuse, comme un œil d’insecte. Les progrès avaient abouti aux têtes d’épingle liées à des microrobots encore plus minuscules.
Avant sa sortie, Kavungu s’était inquiété: pourquoi la docteur Lincoln ne portait-elle pas un scaphandre qui la protégerait, en cas de défaillance du sous-marin mantellique?
Le jeune Kenyan était un lecteur avide que ne rebutait pas la solitude de son poste, car le transit en capsule vers le plancher des vaches durait plus de seize heures. Elle avait tapoté amicalement l’épaule osseuse du doctorant.
— Parce que je fais confiance à l’œuf, et que je préfère des vêtements confortables.
Ce qu’elle avait omis de dire, c’est qu’aucun scaphandre ne résisterait longtemps aux conditions du manteau. Linda ne pourrait pas non plus revenir au hangar sans les propulseurs « péristaltiques » de l’œuf.
La moindre défaillance du scaphandre aplatirait Linda en crêpe, trop vite pour qu’elle en souffre. Comme l’accident qui avait eu raison du premier prototype.
Il y avait de pires façons de mourir. Du cancer, par exemple… Elle se concentra sur le paysage qui s’étalait autour d’elle. Les couleurs lui rappelaient les étés chauds à la maison de ses parents, quand une petite Linda flânait dans le jardin à la recherche d’un monarque orange, un papillon qui se faisait rare.
Des nuages de minerai de fer orange et rouge rouille s’agrégeaient comme des systèmes planétaires dans la faible gravité du noyau liquide, une planète d’un blanc aveuglant. S’y cachait une dernière discontinuité, celle du noyau dur interne, découverte en 1936 par Inge Lehmann.
Linda atténua le spectre lumineux pour mieux distinguer les oranges et les jaunes ardents du magma autour de sa bulle d’air pressurisé.
En examinant ces nuages écarlates, Linda distingua un contour déchiqueté, dont une projection avait percuté son œuf. C’était une pelure de croûte terrestre vieilles de millions d’années, que l’ardent voisinage du Noyau n’avait pas complètement liquéfiée. Un fantôme de subduction dont la convection mantellique n’était pas venue à bout.
Une de ces pelures était la raison de sa présence au bout de la Paille.
Dans les simulations au laboratoire, les pelures ressemblaient à des sculptures abstraites, comme de grandes ailes de papillon tordues.
Dans un sens inverse, des panaches de magma liquide venus du Noyau s’évasaient en parasol en rencontrant des couches plus solides. La Paille visait une de ces généreux panaches.
Ces va-et-vient entre manteau plastique et noyau liquide évoluaient en principe avec une lenteur géologique. Toutefois, la succion de mégatonnes de bridgmanite et de fer accélérait le mouvement de convection à la vitesse folle d’un millimètre à l’heure.
Entraînées par le magma du panache, un fragment de pelure résistante avait peu à peu obstrué la Paille. Des mois de succion de minerai liquéfié s’étaient perdus en disputes et attribution de blâme. Le plus virulent était l’actuel directeur du projet, Stuart Stokes.
Linda exécutait donc cette sortie pour rétablir la circulation des ressources, du bas vers le haut. Un reflet de la société. Déboucher un tuyau long de 2900 kilomètres remonterait le prestige du grand Stu, qui se pavanerait devant les médias en oubliant l’obscur travail de Linda.
3
Montréal, soixante-et-un ans plus tôt
— Je ne peux pas croire que tu utilises des ustensiles jetables, s’écria Linda, alors une adolescente frêle comme un rameau de saule.
Elle et sa mère étaient attablées dans un restaurant de la rue Ontario, à quelques pas de la berge du St-Laurent. Les grillages des fenêtres laissaient passer l’air frais du large tout en filtrant les odeurs d’algues décomposées et de poissons morts.
La fenêtre laissait aussi passer le clapotement des vaguelettes contre l’amas de blocs de ciment et de briques récupéré de la destruction des quartiers de Montréal situés sous le niveau du fleuve. Des travailleurs sanitaires en combis orange foncé pelletaient des os de poissons et les jetaient dans un conteneur à destination des composteurs publics.
Orégane Bouvier aspira le condensé de jus de son verre, son rouge à lèvres laissant une empreinte écarlate sur sa paille.
— Ma chère, après les deux dernières pandémies, les items jetables ont sauvé de nombreuses vies. Tu devrais te réjouir de ne pas avoir à vivre dans les camps de réfugiés.
Mais ces silhouettes emmitouflées errant entre les tentes étaient abstraites, tandis que le fleuve, lui, clapotait sa présence bien concrète.
Linda embrassa le bout de sa paille et aspira le condensé rouge, un mouvement qui l’épatait depuis qu’elle était gamine. Un enseignant avait expliqué que la force qui faisait magiquement monter l’eau sur les parois d’un tube s’appelait capillarité.
Une graine de curiosité avait germé chez la jeune fille de douze ans, qui croitrait en une fascination pour les lois naturelles et les sciences.
La science produisait mille merveilles, comme l’ensemencement des nuages au-dessus du pôle Nord pour ralentir la fonte de la banquise. Comme un pont enjambant la mer au-dessus de La Nouvelle-Orléans inondée. Comme les complexes industriels flottants pour préserver les terres arables. Comme les feuilles artificielles produisant de l’oxygène. L’hydroponie améliorée…
Linda Bouvier étudia les sciences avec bonheur, ignorant que ces merveilleux développements étaient restreints à des populations privilégiées.
4
Linda se plongea dans les sciences de la Terre, une science neutre, loin de la biologie, théâtre d’une guerre entre créationnistes et athées, et loin de l’économie, domaine coopté par des groupes qui défendaient une philosophie purement méritocratique.
La vague de prospérité qui aurait dû percoler à travers toutes les couches de la société n’avait profité qu’au Directoire, un groupe de politiciens fantoches, d’oligarques et de PDG tous d’accord pour garder le reste de la population occupée à essayer de survivre ou voter, ou à s’entre-déchirer pour des querelles gonflées hors de proportion par des IA médiatiques serviles. (Le fait que la plupart des auteurs d’articles incendiaires étaient des IA programmées par le Directoire n’était pas étranger à l’ampleur des violences.)
Ce curriculum non écrit s’intégra dans la vie de Linda. Elle apprit à se méfier de toute manifestation organisée car les robots de la police identifiaient les étudiants les plus bruyants, qui disparaissaient peu après.
Elle poursuivit tête baissée un doctorat en tectonique des plaques.
Par un beau jour d’automne, un géologue timide, amateur d’échecs et amoureux de la planète, l’intrigua avec une discussion sur les fantômes de subduction, ces pelures de croûte qui évoquaient des papillons aux ailes tordues. Charles Lincoln fut ravi de la voir identifier correctement les minéraux engloutis par la convection. Lorsque la conversation roula au sujet des panaches de roches fondues qui remontaient du noyau de la Terre, leurs propres noyaux s’étaient irrésistiblement liés l’un à l’autre.
Leur union ne fut pas bénie par des enfants, en raison de l’omniprésence de résidus de plastiques qui affectait la reproduction. Néanmoins, Charles et Linda Lincoln devinrent les heureux parents d’une succession de chiens, de chats et d’articles scientifiques.
5
La Paille comptait d’héroïques ancêtres.
Un siècle auparavant, le projet Mohole avait entrepris de forer jusqu’à la discontinuité de Mohorovicic, à partir d’un bateau de forage où la croûte était plus mince. Ils réussirent à atteindre les 600 pieds en dessous du plancher océanique avant que le projet ne soit assassiné par les suspects habituels : mauvaise gestion et conflits politiques entre les quatre institutions qui les soutenaient. Des dépassements de coûts forcèrent le gouvernement à annuler le forage en 1966.
Les Russes s’attaquèrent au même problème avec le forage super profond de Kola. Ils creusèrent jusqu’à douze kilomètres avant que la politique et l’URSS ne dérapent en 1995.
D’autres nations s’y cassèrent les dents (de diamant), avec des solutions aussi créatives que dangereuses pour percer la croûte, comme une lourde aiguille de tungstène propulsée par isotopes radioactifs. Au début du XXIème siècle, la sonde de tungstène se heurta aux propriétés inattendues des olivines et des silicates du manteau, annihilant tout effort pour atteindre le manteau inférieur, où les plages de minerais malléables promettaient un Eldorado.
Puis, quelqu’un proposa la Paille.
L’audacieux projet avait germé peu après que le Directoire se soit cimenté, établissant une nouvelle couche de gouvernance, ignorant royalement les démocraties mourantes.
Les oligarques ne pouvaient ignorer, cependant, l’épuisement des ressources, le nombre grandissant de mines abandonnées. Les fonds pour construire la Paille coulèrent avec une générosité aussi liquide qu’une éruption du Mauna Loa.
Charles Lincoln pilotait alors le projet. Il cartographiait ces pulsations de magma qui donnaient naissance à aux « points chauds » du globe, comme l’archipel d’Hawaii, situé loin des frontières des plaques tectoniques. C’est en son agréable compagnie que Linda découvrit la Paille.
Chose contre-intuitive, les installations de surface étaient construites sur un continent plutôt qu’au-dessus d’une plaque océanique mince. La technologie, depuis les balbutiements des premières foreuses, avait grandement évolué.
La Paille perça 81 km de croûte continentale en moins de deux ans, atteignant la discontinuité de Mohorovicic qui marquait la transition entre la croûte solide et le manteau supérieur malléable.
L’équipe scientifique célébra cette étape au champagne, dans le bureau principal du Directoire dont les fenêtres donnaient sur la Mer Noire. On avait invité une foule de journalistes (principalement des IA, mais aussi quelques humains qui profitaient du buffet). Le beau Stu Stokes, un géophysicien à la langue bien pendue, ne se gêna pas pour revendiquer le succès. Il avait gravi les échelons et s’était acoquiné avec les bailleurs de fonds.
Le grand Stu se pavanait avec Charles dans les banquets. Pour sa part, Linda se tenait à l’écart du bavard, les manifestations réprimées étampées dans sa mémoire.
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Dompter le manteau exigeait de résoudre les problèmes dans lesquels s’étaient enlisés les projets de forage précédents. Les défis posés par la construction d’une paille de 650 km de long procuraient à Charles, Linda et la centaine de chercheurs de leur équipe une stimulation intellectuelle inégalée.
Quel diamètre optimal choisir pour poursuivre l’extraction du minerai liquide? (Trop large, les coûts s’envolent ; trop étroit, la force de friction ralentit le flux de minerai, lequel se refroidit et bouche le tuyau).
Comment assurer l’écoulement d’un corps d’une viscosité un million de fois supérieure à celle de l’eau? Comment réduire cette viscosité pour que les roches fondues s’écoulent en douceur?
Où placer un ascenseur pour inspecter la base qui ne cesse de s’éloigner ? À l’intérieur ou à l’extérieur du tube?
Vers où diriger la Paille ? Un infime ajustement entraînerait des kilomètres de dérive, loin des meilleurs lits de gisements.
L’utilisation des IA ajouta une matrice de plaques de carbone sans gaspiller de vies humaines. L’enveloppe de la Paille était renforcée par un champ magnétique qui contrebalançait le champ ambiant.
L’impact écologique des installations en surface avait été atténué de la manière la plus visuelle qui soit. La Paille ressemblait à un gigantesque gâteau de mariage posé sur une assiette d’arbres bien verts. De sa base rayonnaient de longues pattes reliées à des centaines d’usines. On développait aussi des feuilles de chlorophylle artificielles et des jardins hydroponiques…
La Paille devint le plus gros centre industriel de la planète. S’y concentrait la collecte du magma, dont la montée accélérait avec la chute de pression, son flux canalisé vers des centaines de subdivisions, toute chaleur excessive convertie en électricité.
Charles et Linda résidaient dans une maison tranquille en retrait de la concaténation d’immeubles en métal brossé du centre-ville de Straw City, tandis que les gens/droïdes des médias se regroupaient plus près des bureaux luxueux de la tour administrative.
La vitesse d’enfoncement de la Paille s’accroissait avec chaque nouvelle avancée technique. Un vent d’optimisme soufflait sur l’équipe et les commanditaires.
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Six ans après avoir traversé ‘la Moho’, la Paille aspira avec volupté la zone de transition du manteau inférieur, à 640 kilomètres de profondeur. Les vibrations des courants géologiques dérangés dans leurs lents parcours par cet aspirateur anthropique résonnaient comme un gong à travers la structure entière.
L’objectif était atteint : les roches en fusion fuyaient les pressions écrasantes du centre de la Terre et se dé-densifiaient, ce qui accélérait leur vitesse de remontée. Elles surgissaient en une fontaine canalisée pour nourrir les usines. Straw City s’étendit comme une tumeur sur une superficie de quatre fois celle de Paris, avec une population de douze millions d’âmes fort occupées.
Percer le manteau pour en extraire le minerai était l’énoncé du projet à ses débuts. Hélas, l’appât d’une inépuisable source d’énergie et de métaux pour toute l’humanité était difficile à ignorer. Les concentrations de 85 % de fer liquide du noyau excitaient la convoitise. Un métal quasiment prêt à mouler, après l’avoir séparé des éléments plus légers, comme la silice, le carbone ou le soufre.
De plus, la Paille avait remboursé l’investissement initial: elle accumulait désormais du capital net. Les hauts responsables décidèrent d’aller vers le Noyau, un territoire mystérieux gardé par la discontinuité de Gutenberg, à 2900 kilomètres de la surface.
Les amoureux s’y plièrent, tenaillés, il faut bien l’admettre, par leur curiosité scientifique.
Comme la ‘Moho’ avant elle, la discontinuité de Gutenberg manifestait sa présence par des coucous! d’ondes sismiques déviées par les roches silicatées plus denses. Au cours des années suivantes, la Paille se rapprocha de la discontinuité de Gutenberg.
L’humanité allait enfin lui dire coucou en personne.
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Linda aurait aimé que son timide époux puisse voir le résultat de leurs efforts. Hélas, la recherche, même financée par des intérêts privés, exigeait des sacrifices en termes d’années et de santé. Charles fut fauché pendant la dix-neuvième année du forage, par un cancer du foie qu’aucune nanomédecine ne put guérir.
Linda avait envie de pleurer au souvenir de leurs mains entrelacées, les doigts aux articulations enflées de son mari tiédissant alors que sa vie s’éteignait. Pas seulement la vie de Charles : sa disparition avait aussi emporté tous leurs moments d’intimité, les parties d’échecs, la tendre complicité des problèmes résolus, les mots spéciaux et attachants (ma douce olivine, mon grand panache) que personne d’autre ne comprendrait.
Linda caressa la pierre d’olivine verte striée de mica noir à son cou qu’il avait polie. L’œuf hyperbare qui la protégeait était le fruit de leurs efforts communs. Charles avait équipé l’œuf pour n’accepter que l’ADN de sa femme. Il ne faisait confiance à personne d’autre depuis l’accident de la crêpe.
D’une certaine façon, il était encore là, son grand panache.
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Charles avait un scientifique passionné mais humble, facilement oublié lorsque les honneurs et les médailles pleuvaient sur quelques têtes.
Le plus récompensé, Stu Stokes s’appuyait sur les compétences de ses subordonnés et ses talents d’acteur. Ces talents, il les avait utilisées sans vergogne en se faisant passer pour un ami de Charles, dont il avait ensuite pillé les travaux sur les super panaches riches en minéraux pour étoffer ses propres publications.
Au moins, cet emprunt malvenu s’était produit après la mort de Charles. Son cher joueur d’échecs n’avait pas souffert de cette trahison.
À cette époque, Linda avait assimilé les règles du jeu, au prix de quelques cheveux blancs ; elle ne commit pas l’erreur stratégique de dénoncer le tricheur. Car, lorsqu’il s’agissait de quelqu’un d’aussi bien placé, d’aussi bien protégé que Stu, une erreur stratégique pouvait facilement devenir tragique.
Un accident était vite arrivé!
Dans les années tristes après la mort de Charles, Linda remarqua des changements apportés au programme de la Paille. Une nouvelle tour du Directoire grimpait à l’assaut du ciel, comme s’il n’y en avait pas déjà assez. Mais la Paille recrachait tant de métaux que cet ajout passait inaperçu.
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Après vingt-huit ans et 2892 km de forage, la bouche avide de la Paille embrassa enfin le Noyau. Un objet humain avait dit coucou à la discontinuité de Gutenberg.
Comme un noyau de pêche, avait dit Stu aux journalistes agglutinés devant lui, avant de procéder à une juteuse démonstration avec un fruit doré, le jus dégoulinant sur son double menton. Le flamboyant directeur excellait encore à séduire les caméras, mais il avait égaré son élégante silhouette entre deux festins en prestigieuse compagnie.
Linda, au moment des premiers calculs trente-et-un ans plus tôt, n’avait jamais envisagé l’achèvement des travaux de son vivant. Pas plus qu’Isaac Asimov, dont les histoires regorgeaient d’ordinateurs gros comme une ville, n’avait prévu leur rapide miniaturisation, et la spectaculaire hausse de leurs capacités.
Loi de Moore de la géo-ingénierie, songea Linda.
La quantité de transistors, de relais froids et de nanites intégrés dans la paroi de la Paille atteignaient un nombre quasi infini, et leur taille s’amenuisait sans cesse, comme les ‘têtes d’aiguilles’ déformables qui produisaient un faisceau d’ondes de compression qu’un radar sismique transmuait en sons.
Cette nouvelle frontière décupla les problèmes d’ingénierie. Ari Kavungu, un doctorant si brillant qu’il faisait de l’ombrage à Stu, les présentait avec finesse.
Le fer en fusion sucé de cette source infernale serait si incroyablement dense, une pression de plus de 350 millions d’atmosphères et une température solaire de 4000 K, qu’il jaillirait comme un geyser. La couronne de dents de la Paille devrait tourner plus vite pour éviter que ces nouveaux matériaux ne bouchent l’ouverture.
L’équipe de la Paille affronta ces défis, sous la gestion ombrageuse de Stu Stokes. Le cauteleux intrigua vite pour exiler Kavungu au bout de la Paille, un poste dangereux, prétextant ses compétences « uniques ».
Le décès de Charles et l’exil de Kavungu avaient placé Linda à la tête de l’équipe scientifique. Son visage ridé et son franc-parler n’étaient pas au goût du Directoire, mais Linda La Logique était respectée par la communauté scientifique. La poignée de journalistes humains écoutaient ses suggestions sur l’usage optimal de cette énergie gratuite.
De l’énergie gratuite, disait-elle aux points de presse, car l’investissement avait été plus que compensé. Il ne restait qu’à distribuer équitablement l’eau de cette fontaine.
Entretemps, de nouvelles usines poussaient comme des champignons, dominées par l’orgueilleuse tour qui laissait les pontes du Directoire contempler leur chef-d’œuvre.
— Et quid des conséquences sur le noyau lui-même? avait demandé la docteure Lincoln en conférence.
Stu le malin avait une réponse prête.
— Une piqûre de moustique prélève un volume infinitésimal de sang d’un mammifère.
Les usines de transformation tournaient à plein régime. Le Directoire attendait que la Paille traverse la zone de Gutenberg et accède au Noyau externe, liquide et juteux. La construction de la nouvelle tour allait bon train.
Puis, juste après un énième banquet jubilatoire, une pelure de croûte se coinça dans la bouche de la Paille.
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Les dents coniques de la foreuse se renouvelaient comme celles des crocodiles ou des requins à mesure qu’elles s’usaient (ou plutôt, qu’elles fondaient). La couronne de forage aurait donc dû aisément traverser cette obstruction : après tout elle en avait gobé bien avant.
La plupart des pelures vagabondes avaient été cartographiées par sismologie depuis la surface.
Mais, surprise de la zone de Gutenberg, il traînait des pelures déformées, spaghettifiées. Ces résidus s’étaient insérés dans les fentes du mécanisme de la couronne de dents, l’équivalent à haute densité de ‘grains de sable’ qui contaminent les rouages.
Des fragments quatre fois plus denses que les granites les plus durs avaient ralenti, puis freiné la rotation de la couronne. Les vibrateurs censés réduire la viscosité des minerais ascendants, faute de nouvelle matière, s’étaient arrêtés.
Les écrans microsismiques montraient des masses qui pressaient l’embout. La dérive des résidus de croûte allait comprimer la Paille si on ne la réactivait pas.
L’impatience, puis la panique s’emparèrent du Directoire à mesure que diminuait le flux de minerai.
Repars le manège, c’est tout ce qui compte! avait crié Stu, sans plus prétendre de se soucier d’elle.
Alors la scientifique senior du projet s’était enfermée dans l’ascenseur pour les seize heures de transit vers le bas de la Paille, plongeant plus profond que bien des humains. Plus tard, elle était harnachée dans l’œuf hyperbare, traversant les séquences de largage avec le doctorant exilé.
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Linda avait fait un premier tour prudent autour de la bouche encombrée au moment où une pelure avait heurté sa coque, y laissant une odeur âcre de plastique.
Elle reçut un rapport de Kavungu par ondes de percussion sismique. La fontaine d’abondance s’amenuisait. Les données s’empilaient sur le gâteau de contrôle traduites en couleurs. L’obstruction était un dernier résidu de croûte. Il fallait le détruire afin que la Paille puisse sucer sans entrave le jus du Noyau externe.
Linda manœuvra l’œuf vers le bord déchiqueté du filament de pelure qui obstruait le diamètre intérieur de la Paille. Des grains de poussière dense crépitaient contre sa coquille. Une pression infernale de plus de 400 millions d’atmosphères régnait, trop haute.
Linda activa le laser situé au petit bout de l’œuf pour fondre le morceau de pelure. Chaque bloc qu’elle détachait était aussitôt aspiré, avec la poussière, par simple différence de pression. Si elle s’approchait, elle risquait de se voir emportée.
Il ne restait qu’un fragment à déloger. Le Directoire, en contact radio conventionnel avec Kavungu, attendait.
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La main de Linda trembla au-dessus du gâteau de contrôle. Elle avait besoin de réfléchir.
Une fois l’embouchure libérée, les silicates métalliques et de fer monteraient. Et après? Le mot de Stu lui revint. Une simple piqûre de moustique.
Cette ponction aurait des conséquences.
À court terme : la pression colossale pousserait une soupe chaude jaillirait comme un geyser, dans une explosion de lave qui déborderait des canaux censés la recevoir.
La Paille perdrait sa cohésion et se déformerait. La nouvelle cheminée ne ferait que s’élargir sous la poussée du panache. Personne ne pourrait descendre pour mettre un couvercle.
Le jet de flammes s’élèverait très haut dans le ciel et retomberait en bombes ardentes sur la ville. Ce ne serait pas comme un feu de puits de pétrole qui brûlait jusqu’à ce qu’il soit bouché. Il se poursuivrait, alimenté par le point chaud du panache.
Mais d’autres conséquences attendaient à long terme.
Même si la Paille tenait bon, l’affaissement graduel de la densité du noyau externe provoquerait un effet papillon sur les échanges de chaleur avec le Noyau interne. Le Noyau interne, une balle de fer-nickel de 1200 km de rayon, se grossissait de 1000 tonnes par seconde, trente-et-un milliards de tonnes par an.
Dans vingt ou cinquante ans, si suffisamment de fer était siphonné, le noyau de la Terre ralentirait sa rotation, puis s’arrêterait de tourner, comme les dents de la Paille. Cela arriverait plus tôt si le panache se frayait un chemin parmi les débris du tube pour faire un petit coucou! en surface.
Une fois le Noyau immobile, le champ magnétique qui protège la Terre du bombardement intense de particules du soleil serait kaput. Les rayons cosmiques qui zébraient la galaxie dans tous les sens bombarderaient la Terre, rendant sa surface inhabitable.
L’image d’une simple piqûre de moustique ne tenait plus.
Et elle, Linda Lincoln, serait complice de cette destruction.
14
Sa main trouva la pierre d’olivine nervurée à son cou. Toutes ses paies venaient de la Paille. Ses enfants de papier y avaient été liés. Le projet devait apporter de l’énergie gratuite. Il allait maintenant détruire la planète.
Linda passa en revue sa vie, se souvenant de chaque chien joueur, de chaque chat capricieux, de chaque partie d’échecs, et de bien d’autres moments chaleureux.
La géologue se sentit aussi inutile que la paille en papier qu’elle avait tenue dans un restaurant, alors que les bâtiments de Straw City poussaient comme des champignons.
Comme la nouvelle tour. L’image se figea en haute définition dans son esprit.
Cette paille, immense, était jetable!
La tour qui s’élevait à la lisière de la ville n’était pas un nouvel immeuble de bureaux. C’était la coque d’un vaisseau-génération, conçu pour transporter une poignée de fortunés vers un nouveau monde à piller. Toutes les belles avancées écologiques, les feuilles de chlorophylle artificielles, les jardins hydroponiques serviraient le petit nombre d’élus.
Les oligarques amèneraient leur cercle de fidèles, Stu parmi eux. Ils laisseraient dans leur sillage une Paille et une planète jetable.
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Toute la colère qu’elle avait contenue pendant d’innombrables banquets de félicitations remonta comme du magma, grinçant entre ses dents. Linda considéra l’ampleur du crime commis contre son monde natal.
Une question surgit dans la foulée.
Avaient-ils terminé ce vaisseau ?
Son tableau de bord clignotait avec un autre message de Kavungu. Toutes les usines étaient paralysées. La température baissant dans la Paille. Bientôt, le magma refroidi occuperait tout l’espace, se transformant en un pluton rocheux.
Linda relâcha le levier.
Elle s’éloigna de la gueule immobile pour retrouver l’océan de silicates, dense et liquide. Elle dicta un court message à Kavungu. Le délai avant sa réponse indiqua que le jeune technicien avait lui aussi réfléchi aux lectures des appareils.
Que dois-je leur dire? demanda-t-il par communication sismique.
Dis-leur que la paille est cassée pour de bon.
Ce qui était tout à fait exact. Son écran affichait la masse de résidus qui se solidifiaient autour de l’embouchure. Les habitats de surveillance ne tiendraient pas. Elle expédia un autre message.
Kav, lève-toi et file en haut!
Mais, et vous?
Linda pourrait piloter l’œuf jusqu’à la rampe de lancement, sortir et prendre l’ascenseur avec Kavungu. Mais au bout de ces seize heures, le monde n’aurait rien à lui offrir, à part des blâmes, de la réprobation et d’autres idiots comme Stu.
Le jeune étudiant ne voulait pas partir sans elle, mais attendre plus longtemps le tuerait. Linda opta pour un mensonge tissé de fil d’argent.
L’intégrité de mon œuf est compromise, il n’y a rien à faire. Va, et vis bien !
Elle coupa la communication, ne gardant que la réception. Deux minutes plus tard, une chandelle sur le gâteau signala que l’ascenseur était en train de monter. Le futur docteur Kavungu méritait mieux, beaucoup mieux de ce projet que les miettes qu’on lui avait laissées.
Linda amplifia le radar sismique de l’œuf. Un paysage de bleus, d’indigos, de verts émeraude, avec des veines cramoisies remplit l’intérieur de sa coquille. L’œil se perdait dans les merveilles géologiques, un coucou inattendu de la zone de Gutenberg.
Sa main blessée se posa sur le contour poli de l’olivine. Charles et elle n’avaient jamais pris de vacances ni fait de croisières. La scientifique épuisée disposait encore des centaines d’heures de loisir pour se baigner dans cette beauté secrète de la Terre, dans une mer de pure physique.
L’œuf de Linda Lincoln dériva doucement parmi les sculptures titanesques de pelures de croûte. L’une d’elles ressemblait à deux papillons prenant leur envol, leurs ailes de silicate se découpant devant le jaune aveuglant du Noyau.
Le coucou de Gutenberg
Copyright © 2024 Michèle Laframboise
originalement publié dans Géante Rouge 30, 2022
Design illustration par Échofictions
Image © DepositPhotos
Genèse de cette histoire :
J’ai une formation en géographie mâtinée de géologie que je n’ai jamais regrettée, même si je n’ai pas pu y faire carrière. J’ai toujours trouvé qu’on pourrait aspirer le jus chaud du noyau avec une longue paille… mais que de problèmes d’ingénierie pour y parvenir, surtout quand l’ambition et la corruption mêlent les cartes!
Ici, Gutenberg est le nom de la limite géologique entre le manteau inférieur et le noyau externe. Nommés non pas après le célèbre imprimeur, mais en l’honneur du sismologue Beno Gutenberg qui fut premier à détecter cette discontinuité. Les projets mentionnés dans la nouvelle (comme le projet Mohole et le forage de Kola) ont été de réels essais de percer la croûte terrestre.
Le nom de l’étudiant est un clin d’oeil à mon excellent confrère Aristote Kavungu, auteur franco-ontarien.
Michèle
Cette nouvelle est éligible aux prix Aurora-Boréal 2023 (lesquels ont été repris cette année en raison de problèmes l’an dernier).
Pour la mettre en nomination ; date limite le 1er avril.

